Les livres de mon année : rétrospective inactuelle

Sic transit 2015. L’excellente Lydia Perović s’est livrée à ce stimulant mais cruel exercice et me suggère d’en faire autant.
Ce n’est pas facile vu mon pedigree : par nécessité universitaire plutôt que par goût, mes lectures me portent plutôt vers une littérature « patrimoniale », actuelle, forcément actuelle, mais qui ne fait pas l’actualité — littérature d’étagères plutôt que de têtes de gondole. Des écrivains morts, pour le dire vite, dont la fréquentation fait délaisser un peu les écrivains vivants de qualité (et ça ne manque pas). Mais il y tout de même eu entre mes mains deux ou trois choses un peu plus dans l’air du temps — parfois à peine plus — qui valent la peine d’être partagées, en 2015.

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En tas

L’auteur avalé d’une traite : Jean Guerreschi
D’abord  Seins (Gallimard, 2006), tendre et fascinant : de courts textes, entre la galerie de portraits et le poème en prose. 43 seins, en fait, dont Guerreschi parvient à faire le tour sans lasser, en variant le ton et les modèles, et toujours avec justesse alors qu’il aurait été si facile de plonger dans la balourdise ou le machisme esthétisant. Absolument délicieux.
Et puis juste après Bélard et Loïse (Gallimard, 2010) : 600 pages et une nuit courte. Un roman dense, foutraque, un peu poseur parfois, mais une belle sensualité.

Le livre traîné partout : le Ring de Wagner.
Je suis fou de mes quatre volumes bilingues Aubier/Flammarion, avec les leitmotives inscrits dans la marge. Je ne peux plus m’en passer et ils m’ont suivi partout. Pour mes deux Rings entendus cette année, à Budapest puis Bayreuth. Mais aussi dans mes allers-retours entre Lyon et la Picardie. Et pourtant je ne peux toujours pas affirmer surplomber ce monument. Littérairement je ne pourrais pas prétendre non plus que c’est toujours bien fichu (Le Crépuscule des Dieux, on fait mieux bâti, non ?) mais je dois mâchonner le texte et la musique, partout tout le temps.

Le livre qui m’a fait pleurer de rire : Fuck America, d’Elgar Hilsenrath (Attila, 2009)
Tellement loufoque, et sordide, et réjouissant ! Un foutu bon roman, rabelaisien comme je les aime, jouissif, vigoureux. Poilade permanente.
Concurrence pour l’efficacité comique avec Juste ciel, d’Eric Chevillard (Minuit, 2015). Grosse farce outre-tombe.

Le best-seller bien mérité : Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal (Verticales, 2014)
Lu assez en retard, comme il se doit. Un très beau livre, une littérature qui a foi dans ses pouvoirs et dans ceux, quasiment thérapeutiques, du langage. Ça fait un bien fou.

Le classique qui m’est passé un peu par-dessus la tête : Corps et biens, de Desnos (1930)
Surpris et désappointé je fus, en allant lire à l’aveuglette le recueil de Desnos, sans rien en savoir. C’est composite (ce qui n’est pas un problème), mais par conséquent les sommets poétiques voisinent avec des jongleries formalistes que j’ai du mal à ne pas trouver un peu vaines, quatre-vingt-ans plus tard. Alors il faut lire en faisant le tri, décomposer pour recomposer à sa sauce.

Le roman qui est tombé à pic : Villa Amalia, de Pascal Quignard (Gallimard, 2006)
Vacances romaines à deux, et ce roman napolitain construit sur la trame mélodique de O solitude. Ça donnait envie d’une thébaïde italienne à soi, de faire l’expérience d’une solitude radicale comme celle qu’expérimente la protagoniste, qui envoie promener sa vie bien ordonnée du jour au lendemain — évidemment c’est l’obsession de Quignard, il a fait paraître cette année aussi de merveilleuses conférences-rêveries sur Port-Royal sous un titre sublime : Sur l’idée d’une communauté de solitaires (Minuit).

Le livre politique de l’année : Europe — Les États désunis, de Coralie Delaume (Michalon, 2014)
2015 a été politiquement annus horribilis, et pas seulement en France. Il y a eu aussi l’affligeante crise grecque de juillet. Et j’avais lu trois mois avant cet essai, qui règle brillamment son compte (et par la gauche !) à la légende d’une Union Européenne née d’un désir de paix, de démocratie ou de liberté. Les événements ont prouvé que Delaume avait raison quand elle affirme que le projet européen porte en germe depuis le début l’étouffement de toute volonté politique et l’abandon totale de la souveraineté, nationale ou populaire.

La rencontre inattendue : L’usage du monde, de Nicolas Bouvier (La Découverte, 1985)
Je ne m’attendais pas à être saisi à ce point, moi le casanier, par ces récits de voyage limpides et souriants, invitation au recueillement.

 Les deux romans de la rentrée littéraire 2015 qui m’ont beaucoup enthousiasmé puis profondément déçu
La septième fonction du langage, de Laurent Binet (Grasset). J’ai d’abord été conquis par ce roman-totalisant, qui s’accapare et assimile toute la French Theory, la tourne en dérision mais avec révérence et profondeur. Mais très rapidement tout cela s’enlise et s’alourdit, et on aimerait que la pochade de khâgneux prenne fin. Question d’équilibre et de rythme de l’intrigue, je pense, ce qui est tout bête mais vraiment dommage. Et ça me fait de la peine d’écrire du mal de ce roman, il aurait pu me toucher comme il a touché des gens très bien.
Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai (P.O.L.). Très différent par le style et le sujet, mais on n’est pas si loin de Bouvet, étonnamment. Un autre roman écrit par un(e) agrégé(e) de lettres, qui se glisse dans les creux de l’intertextualité et de la réécriture. Bon, la ressemblance renseigne moins sur le champ littéraire que sur mes constantes personnelles… Mais la délicatesse diaphane de l’ensemble, qui m’avait fasciné au début, m’est vite apparue tiède. Dommage, là encore.

Mais j’espère que 2016 sera aussi riche.

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